Guerres arabo-khazares
| Date | 642-799 |
|---|---|
| Lieu | Caucase |
| Issue | Les Arabes prennent le contrôle de la Transcaucasie, mais leur expansion s'arrête à Derbent. |
| Califat Rashidun (642–661) Califat omeyyade (661–750) Califat abbasside (750–764) |
Khaganat khazar |
| Abd ar-Rahman ibn Rabiah (en) † Maslama ben Abd al-Malik al-Jarrah al-Hakami Saïd ibn Amr al-Harashi (en) Marwan ibn Muhammad Yazid ibn Asid ibn Zafir al-Sulami |
Alp Tarkhan Barjik † Hazer Tarkhan † Ras Tarkhan |
Les guerres arabo-khazares sont une série de conflits qui opposent les armées du khaganat khazar, un petit empire nomade de la région du Caucase, à celles du califat arabe au cours des premières années de son expansion militaire.
L'enjeu de ces guerres est la prise de contrôle de la Transcaucasie, point le plus septentrional du jeune empire islamique. Les historiens distinguent généralement deux grandes périodes de lutte, la « première guerre arabo-khazare » qui prend place entre 642 et 652 environ et la « seconde guerre arabo-khazare » qui se déroule entre 722 et 737 environ. Les affrontements armés entre ces deux peuples comprennent également des offensives et raids plus sporadiques sur une période plus large, allant du milieu du VIIe siècle à la fin du VIIIe siècle.
Contexte stratégique
[modifier | modifier le code]Le Caucase, frontière historique des empires orientaux
[modifier | modifier le code]Les guerres arabo-khazares s’inscrivent dans une longue série de conflits militaires opposant les peuples nomades de la steppe pontico-caspienne aux régions plus sédentaires situées au sud du Caucase. Les deux principaux passages à travers les montagnes, le col de Darial (les Portes alaniennes) au centre et le col de Derbent (les Portes caspiennes) à l’est, le long de la mer Caspienne, servent de voies d’invasion depuis l’Antiquité classique[1],[2]. En conséquence, la défense de la frontière caucasienne contre les raids destructeurs des peuples de la steppe, tels que les Scythes et les Huns, devient l’un des impératifs majeurs des régimes impériaux du Proche-Orient[2]. Cette préoccupation se reflète dans la croyance répandue, dans les cultures du Proche-Orient antique et médiéval, selon laquelle Alexandre le Grand aurait, avec l’aide divine, barré le Caucase contre les hordes mythiques de Gog et Magog. Selon l’historien Gerald Mako, ces derniers incarnent des « barbares du Nord » stéréotypés tels que les conçoivent les civilisations sédentaires de l’Eurasie : des sauvages incivilisés buvant le sang, mangeant des enfants, et dont l’avidité et la bestialité ne connaissent aucune limite. Si la barrière d’Alexandre venait à céder et que Gog et Magog franchissaient les portes, l’Apocalypse s’ensuivrait[3].
À partir du règne de Péroz Ier (457–484), les shahs de l’Empire sassanide édifient une ligne de fortifications en pierre afin de protéger la frontière vulnérable du littoral caspien. Achevée sous Khosro Ier (531–579), celle-ci s’étend sur environ 45 kilomètres depuis les contreforts orientaux du Caucase jusqu’à la mer Caspienne. La forteresse de Derbent constitue le centre stratégique essentiel de ce dispositif défensif, comme l’indique son nom persan Dar-band, « le nœud des portes »[4],[5]. Les Khazars, peuple turcique, apparaissent dans la région de l’actuel Daghestan dans la seconde moitié du VIe siècle, d’abord comme sujets du premier khaganat turc. Après l’effondrement de ce dernier, ils s’affirment comme une puissance indépendante et dominante dans le Caucase septentrional au VIIe siècle[5]. En tant que dernière grande puissance de la steppe à s’imposer dans la région, les auteurs du haut Moyen Âge en viennent à identifier les Khazars à Gog et Magog[6] et les fortifications sassanides de Derbent au mur d’Alexandre[5].
Les Khazars sont mentionnés dans certaines chroniques médiévales comme étant présents dans le Caucase dès les premiers siècles de notre ère, mais ces affirmations sont rejetées comme anachroniques par les historiens modernes[7]. Certains chercheurs avancent que les Khazars doivent être identifiés aux Göktürks qui mènent des raids contre la Perse sassanide à la fin du VIe siècle ; toutefois, ces hypothèses reposent sur des sources arabes tardives et peu fiables[8]. La recherche actuelle considère généralement que les Khazars interviennent pour la première fois dans le Caucase méridional lors de la guerre perso-byzantine de 602-628, en tant que sujets du khaganat turc occidental, allié de l’Empire byzantin lors de la troisième guerre perso-turque. Les Turcs pillent Derbent en 627, percent les défenses sassanides locales et se joignent aux Byzantins lors du siège de Tiflis. Lorsque l’empereur byzantin Héraclius (602–641) envahit la Perse l’année suivante, quarante mille Turcs l’accompagnent. Leur contribution s’avère décisive dans l’issue victorieuse du conflit pour Byzance[9],[10],[11].
Pendant une brève période qui suit l’effondrement de la puissance sassanide, les Turcs exercent un certain contrôle sur l’Ibérie caucasienne (correspondant approximativement à la Géorgie actuelle), l’Albanie caucasienne (l’actuelle République d'Azerbaïdjan) et l’Adharbayjan (l’Azerbaïdjan iranien), tandis que l’Arménie, partie sud-ouest du Caucase méridional, passe sous domination byzantine. Toutefois, après l’assassinat de Tong Yabghu, khagan turc occidental, vers 630, l’expansion du contrôle turc dans le Caucase méridional est abandonnée et la région revient sous influence sassanide dès 632[12],[13]. L’effondrement du khaganat turc occidental conduit ensuite à l’indépendance des Khazars, alors établis dans la région de la moyenne Volga, et à leur émergence comme puissance impériale autonome entre les années 660 et 680, période durant laquelle ils vainquent l'Ancienne Grande Bulgarie et s’étendent démonstrativement dans le Caucase septentrional[14].

Les forces en présence
[modifier | modifier le code]Dans le Caucase, les Khazars entrent en contact avec le califat arabe naissant, qui étend son autorité sur le Caucase méridional dans les années 640, à la suite de la première vague des conquêtes musulmanes[15]. Le Caucase oriental devient le principal théâtre du conflit arabo-khazar, les armées arabes cherchant à prendre le contrôle de Derbent (en arabe Bab al-Abwab, « porte des portes ») ainsi que des villes khazares de Balanjar et de Samandar. Leur localisation précise n’a pas encore été établie avec certitude par la recherche moderne, mais les auteurs arabes les désignent toutes deux comme des capitales khazares, pouvant correspondre respectivement à des capitales d’hiver et d’été. En raison des attaques arabes, les Khazars déplacent par la suite leur capitale plus au nord, à Itil (en arabe al-Bayda), dans le delta de la Volga[16],[17].
Arabes
[modifier | modifier le code]Comme d’autres peuples du Proche-Orient, les Arabes connaissent la légende de Gog et Magog, qui apparaissent dans le Coran sous la forme arabisée Yaʾjuj wa-Maʾjuj. Après les conquêtes musulmanes des VIIe et VIIIe siècles, leurs représentations intègrent de nombreux concepts culturels issus de leurs nouveaux sujets[18]. Cela se reflète dans les premiers traités de géographie musulmane, où le Caucase est perçu comme une partie d’une immense chaîne montagneuse continue ceinturant la terre et séparant les terres civilisées du Sud du « pays des ténèbres » situé au-delà, une conception héritée des traditions persanes et probablement mésopotamiennes anciennes[19]. En conséquence, selon Mako, les califes adoptent rapidement l’idée qu’il leur incombe de « protéger le monde sédentaire, c’est-à-dire le monde civilisé, contre le barbare du Nord »[20]. Cet impératif est renforcé par la division musulmane du monde entre la Maison de l’islam (Dar al-Islam) et la Maison de la guerre (Dar al-Harb), dans laquelle sont relégués les peuples turcs païens des steppes, tels que les Khazars[21],[note 1].
Alors que leurs prédécesseurs byzantins et sassanides cherchent essentiellement à contenir les peuples de la steppe par des fortifications et des alliances politiques, l’historien David Wasserstein souligne que les dirigeants du califat arabe sont des « expansionnistes intéressés par la conquête » ; leur poussée vers le nord menace l’existence même des Khazars en tant qu’entité politique indépendante[22]. L’historien Khalid Yahya Blankinship partage cette analyse et insiste sur la nature fortement idéologique du califat musulman, fondée sur la doctrine du jihad, qui implique politiquement « la lutte pour établir la souveraineté de Dieu sur terre par un effort militaire continu contre les non-musulmans »[23]. L’État musulman primitif est structuré pour l’expansion, tous les hommes musulmans adultes valides étant soumis à la conscription[24]. Son réservoir humain est en conséquence considérable : l’historien Hugh N. Kennedy estime que 250 000 à 300 000 hommes sont inscrits comme soldats potentiels (muqatila) dans les registres militaires provinciaux vers 700[25]. Kennedy souligne toutefois que ces forces sont dispersées à travers l’empire et que nombre de muqatila se montrent réticents à répondre aux convocations lorsque les perspectives de victoire rapide et de butin sont faibles, mais que ces effectifs peuvent être complétés par des volontaires arabes non enregistrés[25]. Cette situation confère aux Arabes un avantage net sur leurs adversaires : l’effectif nominal total de l’armée byzantine contemporaine est estimé à environ 120 000 hommes, voire à seulement 30 000 selon des historiens révisionnistes[26].
Les armées arabes des premières conquêtes musulmanes comprennent d’importants contingents de cavalerie légère et lourde[27], mais reposent principalement sur leur infanterie. La cavalerie arabe se limite souvent à des escarmouches au début des combats avant de mettre pied à terre et de combattre à pied[28]. Les armées arabes résistent aux charges de cavalerie en creusant des fossés et en formant derrière eux un mur de lances[29]. Cette tactique témoigne de la discipline des troupes arabes, en particulier des unités syriennes d’élite qui, sous les Omeyyades, servent en permanence plutôt que d’être levées pour des campagnes spécifiques, constituant ainsi une armée professionnelle de fait. Selon Kennedy, le niveau supérieur d’entraînement et de discipline des Arabes leur confère un avantage face aux peuples nomades tels que les Khazars[30].
Au VIIIe siècle, les armées arabes sont fréquemment accompagnées de forces locales fournies par divers potentats régionaux, qui sont non seulement soumis à la suzeraineté arabe, mais ont souvent eux-mêmes souffert des raids khazars. Ainsi, en 732, le prince d’Arménie Achot III Bagratouni renouvelle un accord prévoyant l’engagement de la cavalerie arménienne au sein de l’armée arabe pour une durée de trois ans, en échange de 100 000 dirhams d’argent par an[31],[note 2].
Khazars
[modifier | modifier le code]Les Khazars adoptent une stratégie commune à leurs prédécesseurs nomades : leurs raids peuvent pénétrer profondément dans le Caucase méridional, la Mésopotamie et l’Anatolie, mais, selon l’historien Peter B. Golden, ils ne visent pas la conquête. Golden précise qu’il s’agit de « comportements typiques de nomades mettant à l’épreuve les défenses de leurs voisins sédentaires » et d’un moyen d’acquérir du butin, dont la redistribution constitue un élément fondamental des coalitions tribales[33]. Pour Golden, l’enjeu stratégique majeur du conflit pour les Khazars est le contrôle des passages du Caucase[33]. À l’inverse, l’historien Boris Zhivkov estime que les Khazars contestent avant tout l’extension de l’autorité arabe sur l’Albanie caucasienne et considère qu’ils revendiquent un droit particulier sur cette province en raison du contrôle éphémère exercé par les Turcs occidentaux après la dernière guerre byzantino-sassanide[34].
Les sources ne fournissent que peu d’informations sur la composition et les tactiques des armées khazares, et les noms de leurs commandants sont rarement mentionnés[35]. Bien que les Khazars adoptent certains éléments des civilisations méridionales et possèdent des centres urbains, ils demeurent une puissance tribale et semi-nomade. Comme les autres sociétés de la steppe originaires d’Asie centrale, ils pratiquent une guerre mobile et s’appuient sur une cavalerie robuste et expérimentée[36]. Les sources médiévales soulignent la rapidité des mouvements ainsi que les attaques et contre-attaques soudaines de la cavalerie khazare[37]. Dans les rares descriptions détaillées de batailles rangées, la cavalerie khazare lance systématiquement les premières attaques[38]. La présence d’une cavalerie lourde de type cataphractaire n’est pas attestée dans les sources, mais les données archéologiques confirment l’usage d’armures lourdes pour les cavaliers et peut-être pour les chevaux. La présence d’une infanterie khazare doit être supposée, notamment lors des sièges, bien qu’elle ne soit pas explicitement mentionnée[39]. Les historiens modernes soulignent l’emploi de machines de siège sophistiquées comme preuve que le niveau de sophistication militaire khazar est comparable à celui des autres armées contemporaines[40],[41]. La nature semi-nomade et peu centralisée de l’État khazar constitue également un avantage face aux Arabes, dans la mesure où l’absence de centre administratif permanent empêche qu’une défaite locale paralyse le pouvoir et contraigne à la capitulation[36].
L’armée khazare se compose de troupes khazares proprement dites ainsi que de contingents fournis par des princes vassaux et des alliés. Sa taille globale demeure incertaine, et les chiffres évoquant 300 000 hommes lors de l’invasion de 730 sont manifestement exagérés[42]. L’historien Igor Semyonov observe que les Khazars « n’engagent jamais le combat sans disposer d’un avantage numérique » sur leurs adversaires arabes, ce qui contraint fréquemment ces derniers à se retirer. Selon Semyonov, cette pratique témoigne des compétences khazares en matière de logistique et de renseignement, ainsi que de leur capacité à recueillir des informations précises sur les déplacements ennemis, la configuration du terrain et l’état des voies de communication[43].
Liens avec les guerres arabo-byzantines
[modifier | modifier le code]Les conflits entre Arabes et Khazars sont liés à ceux qui opposent les Arabes à l'Empire byzantin dans l'est de l'Anatolie, un théâtre qui jouxte le Caucase. Les empereurs byzantins entretiennent des relations suivies avec les Khazars, avec lesquels ils sont quasiment alliés ; Justinien II épouse même une princesse khazare en 705[44],[45]. La possibilité d'une jonction entre Byzantins et Khazars en Arménie constitue une menace grave pour le califat omeyyade, dont le cœur du pouvoir se situe non loin de là, en Syrie[1]. En fin de compte, cette menace ne se concrétise jamais : les Omeyyades accordent une grande autonomie aux Arméniens et les Byzantins laissent cette région en paix[46]. La menace posée par les raids des Khazars incite même les Arméniens (et leurs voisins géorgiens) à s'allier aux Omeyyades[47].
Pour certains byzantinistes comme Dimitri Obolensky, l'expansionnisme arabe vis-à-vis des Khazars s'explique par leur volonté de déborder les défenses byzantines par le nord et prendre en étau l'Empire byzantin. La plupart des chercheurs modernes ne considèrent pas qu'il s'agit d'une hypothèse valide, un tel projet exigeant des connaissances géographiques plus étendues que celles possédées par les Arabes à cette date. Rien ne prouve que les Arabes aient déjà été convaincus que l'Empire byzantin ne pourrait pas être conquis par leurs armées, et l'ampleur limitée des conflits arabo-khazars jusqu'aux années 720 suggère qu'ils n'ont pas de projets aussi grandioses en tête[48],[49]. Il est plus vraisemblable que l'expansion arabe au-delà du Caucase soit (au moins au début) un simple prolongement des premières conquêtes de l'ère islamique, avec des gouverneurs locaux s'efforçant de saisir les opportunités qui se présentent à eux sans plan d'ensemble et peut-être même à l'encontre des ordres du califat, suivant un modèle observé ailleurs[50]. D'un point de vue stratégique, il est beaucoup plus plausible que ce soient les Byzantins qui aient incité les Khazars à attaquer le califat afin de soulager la pression arabe sur leur frontière orientale[47]. De fait, après le siège infructueux de Constantinople en 717-718, l'Empire byzantin bénéficie d'une période de répit dans les années 730-740 lorsque les armées omeyyades sont occupées sur leur frontière nord. Symboliquement, le futur empereur Constantin V (741-775) épouse la princesse khazare Tzitzak en 733[51].
Certains chercheurs avancent que le contrôle de la branche nord de la route de la soie puisse constituer un autre casus belli pour les Arabes. L'historien Gerald Mako ne pense pas que ce soit le cas : il souligne que le conflit arabo-khazar prend fin précisément au moment où la circulation sur la route de la soie connaît son plus fort développement, après le milieu du VIIIe siècle[52].
La première guerre arabo-khazare
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Premières invasions arabes
[modifier | modifier le code]Les Khazars et les Arabes entrent en conflit à la suite de la première phase de l’expansion musulmane ; dès 640, après la conquête de la Syrie byzantine et de la Haute Mésopotamie, les Arabes atteignent l’Arménie[53],[15]. Les sources arabes et arméniennes divergent largement quant aux détails et à la chronologie de la conquête arabe de l’Arménie, mais en 655, les princes arméniens capitulent, et les parties byzantine et perse de l’Arménie sont toutes deux soumises[15],[54]. La domination arabe est renversée durant la première guerre civile musulmane (656–661), mais à son terme, les princes arméniens retrouvent leur statut de tributaires au sein du califat omeyyade nouvellement établi[55]. La principauté d’Ibérie conclut un traité similaire avec les Arabes, et seule la Lazique, sur la côte de la mer Noire, demeure sous influence byzantine[15]. L’Adharbayjan voisin est conquis entre 639 et 643[56] ; des raids sont menés en Arran (Albanie caucasienne) sous le commandement de Salman ibn Rabiʿa et de Habib ibn Maslama au début des années 640, entraînant la soumission de ses villes. Comme en Arménie, la domination arabe n’y est solidement établie qu’après la première guerre civile musulmane[57].
Selon les chroniqueurs arabes, la première attaque contre Derbent est lancée en 642 sous le commandement de Suraqa ibn Amr[note 3], propose de livrer la forteresse aux Arabes et de les aider contre les peuples caucasiens, à condition que lui-même et ses partisans soient exemptés de la jizya, l’impôt de capitation imposé aux non-musulmans. Cette proposition est acceptée et ratifiée par le calife Omar (634–644)[58],[59]. Al-Tabari rapporte que la première avancée arabe en territoire khazar se produit après la prise de Derbent. Abd al-Rahman ibn Rabiʿa atteint Balanjar sans subir de pertes, et sa cavalerie progresse jusqu’à 200 parasanges — soit environ 800 kilomètres — vers le nord, jusqu’à al-Bayda sur la Volga, future capitale khazare. Cette datation, ainsi que l’affirmation improbable selon laquelle les Arabes ne subissent aucune perte, sont contestées par les chercheurs modernes[16],[60]. Installé à Derbent, Abd al-Rahman mène au cours des années suivantes de fréquents raids contre les Khazars et les tribus locales, mais ceux-ci restent de faible ampleur et ne sont décrits en détail par aucune source[61],[62].
Bravant les instructions du calife appelant à la prudence et à la retenue, Abd al-Rahman — ou, selon Al-Balâdhurî et Al-Yaqubi, son frère Salman[62] — conduit une importante armée vers le nord en 652, dans le but de s’emparer de Balanjar. La ville est assiégée pendant plusieurs jours, les deux camps utilisant des catapultes, jusqu’à l’arrivée d’une force de secours khazare et à une sortie des assiégés, qui se concluent par une défaite décisive des Arabes lors de la bataille de Balanjar. Abd al-Rahman et 4 000 de ses hommes sont tués, et les survivants se replient vers Derbent ou le Gilan, dans le nord de l’Iran actuel[63],[64].
Raids khazars et huns dans le Caucase méridional
[modifier | modifier le code]En raison de la première guerre civile musulmane et de priorités militaires sur d’autres fronts, les Arabes n’attaquent plus les Khazars avant le début du VIIIe siècle[65],[66]. Malgré le rétablissement de la suzeraineté arabe après la fin de la guerre civile, les principautés tributaires du Caucase méridional ne sont pas encore solidement contrôlées et leur résistance, encouragée par Byzance, ne peut être vaincue. Pendant plusieurs décennies après la conquête initiale, une autonomie considérable est laissée aux dirigeants locaux ; les gouverneurs arabes coopèrent avec eux, et ceux-ci disposent de forces armées limitées[67]. Les Khazars s’abstiennent d’interventions de grande ampleur au sud ; les appels à l’aide de Yazdgard III (632–651), dernier shah sassanide, restent sans réponse[68]. Après les attaques arabes, les Khazars abandonnent Balanjar et déplacent leur capitale plus au nord afin d’échapper aux armées arabes[69]. Toutefois, des auxiliaires khazars ainsi que des troupes abkhazes et alanes combattent aux côtés des Byzantins contre les Arabes en 655[68].
Les seules hostilités attestées dans la seconde moitié du VIIe siècle consistent en quelques raids khazars contre les principautés du Caucase méridional placées de manière lâche sous domination musulmane. Ces incursions visent principalement le pillage plutôt que la conquête. Lors d’un raid en Albanie en 661–662, les Khazars sont vaincus par le prince local Javanshir (637–669). Une incursion de grande ampleur à travers le Caucase méridional en 683 ou 685 — période marquée également par une guerre civile dans le monde musulman — connaît davantage de succès : elle permet la capture d’un important butin et de nombreux prisonniers, et entraîne la mort des princes régnants d’Ibérie (Adarnassé II de Kakhétie) et d’Arménie (Grigor Ier Mamikonian)[70],[71]. Parallèlement, les Huns du Caucase septentrional lancent également des attaques contre l’Albanie en 664 et en 680. Lors de la première incursion, le prince Juansher est contraint d’épouser la fille du roi hunnique. Les historiens modernes débattent de la question de savoir si les Huns agissent de manière indépendante ou comme mandataires des Khazars, mais plusieurs spécialistes considèrent le souverain hun Alp Iluetuer comme un vassal khazar ; dans cette hypothèse, l’Albanie se trouve placée sous une forme de domination khazare indirecte durant les années 680[72]. Le calife omeyyade Muʿawiya Ier (661–680) tente de contrer l’influence khazare en invitant Juansher à Damas à deux reprises, et le raid khazar de 683/685 pourrait constituer une réaction à ces invitations[73]. Selon l’historien Thomas S. Noonan, au contraire, la « nature prudente de la politique khazare dans le Caucase méridional » conduit les Khazars à éviter toute confrontation directe avec les Omeyyades et à n’intervenir qu’en période de guerre civile. Noonan souligne que cette prudence s’explique par le fait que les Khazars sont alors occupés à consolider leur domination sur la steppe pontico-caspienne et se satisfont de l’objectif limité consistant à intégrer l’Albanie dans leur sphère d’influence[74].
La deuxième guerre arabo-khazare
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Reprise en main de l'Arménie et nouvelle poussée au nord
[modifier | modifier le code]Au début du VIIIe siècle, la présence byzantine dans le Caucase est réduite et le califat réduit l'Arménie au rang de simple province à la suite d'une révolte en 705. Seule la portion occidentale de la Transcaucasie échappe au contrôle des Arabes ou des Khazars, laissant les deux empires face à face pour une nouvelle période de conflit[75].
Dès 707, le général omeyyade Maslama ben Abd al-Malik mène une campagne en Azerbaïdjan qui l'amène jusqu'à Derbent, apparemment tombée aux mains des Khazars entre-temps. Les sources mentionnent des attaques supplémentaires sur Derbent par Mohammed ibn Marwan en 708, puis par Maslama de nouveau en 709, mais ce n'est vraisemblablement qu'en 713/714 que le califat reprend le contrôle de Derbent, à la suite d'une nouvelle expédition de Maslama[16],[76],[77]. Ce dernier poursuit son avancée vers le nord et s'efforce de soumettre les Huns vassaux des Khazars qui vivent au nord du Caucase. Les Khazars réagissent en envoyant le général Alp Tarkhan pour l'arrêter et en conduisant des raids en Albanie[16],[77]. En 717, ils mènent une grande offensive en Azerbaïdjan, mais ils sont repoussés par le général Hatin ibn al-Numan. Ce dernier se présente devant le calife avec cinquante prisonniers khazars ; c'est la première fois que les sources mentionnent un tel événement[77],[78].
Le conflit s'intensifie
[modifier | modifier le code]La guerre à proprement parler débute en 721/722. Durant l'hiver, 30 000 Khazars envahissent l'Arménie et infligent une défaite écrasante à l'armée (principalement composée de soldats syriens) du gouverneur local, Mi'laq ibn Saffar al-Bahrani, entre février et à Marj al-Hijara[79],[80]. Le calife Yazid II (720-724) réagit en envoyant 25 000 Syriens vers le nord sous la direction d'un de ses généraux les plus doués, al-Jarrah al-Hakami[81]. En apprenant la nouvelle, les Khazars battent en retraite dans la région de Derbent, dont la garnison musulmane résiste encore. Son avancée rapide permet à al-Jarrah d'entrer sans rencontrer de résistance à Derbent, d'où il lance des expéditions en territoire khazar[82]. Prenant la tête du gros de ses troupes, il remporte la victoire sur une armée de 40 000 Khazars menée par Barjik, un fils du khagan khazar, à un jour de marche au nord de Derbent. Les Arabes progressent vers le nord et s'emparent des villes de Khamzin et Targhu, dont les habitants sont déportés[83], avant d'arriver devant Balanjar. Il s'agissait d'une place forte à l'époque des premières attaques musulmanes, au milieu du VIIe siècle, mais ses fortifications semblent avoir été négligées entre-temps, car les Khazars doivent avoir recours à un fort de chariots pour assurer sa défense. Les Arabes percent les lignes ennemies et prennent d'assaut la ville le . La plupart des habitants de Balanjar sont tués ou réduits en esclavage, mais quelques-uns, parmi lesquels le gouverneur, parviennent à s'enfuir vers le nord. Les historiens arabes évoquent un butin considérable : d'après eux, chacun des 30 000 cavaliers aurait reçu 300 dinars d'or[77],[84]
L'armée d'al-Jarrah prend le contrôle des forteresses voisines avant de poursuivre sa marche. Celle de Wabandar accepte de se rendre et de payer un tribut, mais la progression des Arabes est interrompue avant qu'ils n'atteignent Samandar[77],[85]. L'armée principale des Khazars reste invaincue, et puisqu'elle ne dépend pas des villes pour son ravitaillement (comme toutes les armées nomades), les prises effectuées par les Arabes n'ont pas d'effet sur elle. Sa présence près de Samandar, ainsi que la rumeur de révoltes chez les tribus montagnardes du Caucase, contraignent al-Jarrah à battre en retraite vers Warthan, au sud des montagnes[81],[86]. À son retour, il réclame au calife davantage de troupes pour vaincre les Khazars, ce qui reflète la violence des affrontements et suggère que sa campagne n'est peut-être pas un succès aussi éclatant que se plaisent à l'affirmer les historiens arabes[81],[86].
Les sources sont floues quant aux activités d'al-Jarrah en 723. Il semble avoir conduit une nouvelle campagne vers le nord, au-delà de Balanjar, mais il pourrait s'agir d'un simple doublon de celle de 722, ou de sa véritable date[81],[86]. Les Khazars réagissent en menant des raids au sud du Caucase, mais al-Jarrah leur inflige une défaite cinglante en , lors d'une grande bataille qui dure plusieurs jours entre la Koura et l'Araxe[81]. Le nouveau calife, Hicham (724-743), promet d'envoyer des renforts, mais il ne tient pas sa promesse, ce qui n'empêche par al-Jarrah de s'emparer de Tiflis en 724. Il soumet l'Ibérie et les territoires alains et devient le premier général musulman à conduire ses armées à travers la passe de Darial. Ce faisant, il sécurise le col contre une possible attaque latérale des Khazars et offre au califat une deuxième voie d'accès vers le territoire ennemi[87].
Nouveaux commandants et nouvelle campagne
[modifier | modifier le code]En 725, al-Jarrah est remplacé par Maslama ben Abd al-Malik, un demi-frère du calife qui occupe déjà le poste de gouverneur de la Jazira (en)[77],[88]. Ce choix reflète l'importance du front khazar aux yeux de Hicham, car Maslama est l'un des généraux les plus réputés du califat omeyyade[89]. Dans un premier temps, Maslama reste dans la Jazira pour se concentrer sur ses opérations contre les Byzantins et envoie al-Harith ibn Amr al-Taï s'occuper des affaires du Caucase. En 725, al-Harith se consacre au renforcement de l'autorité musulmane en Albanie du Caucase en menant des campagnes le long de la Koura contre le Lezgistan et le Khasmadan. Il prépare sans doute également le recensement prévu cette année-là[89],[90]. Les Khazars repassent à l'offensive en 726 avec une attaque de grande ampleur sur l'Albanie et l'Azerbaïdjan menée par Barjik. Ils assiègent Warthan avec des mangonneaux, signe d'une sophistication militaire bien supérieure à celle d'une simple « horde barbare ». Al-Harith parvient à les vaincre sur les berges de l'Araxe et à les repousser au nord du fleuve, mais sa position est clairement précaire[89],[40].
Les événements de 726 décident Maslama à prendre lui-même la direction des opérations dans le Caucase. Il se retrouve l'année suivante face au khagan des Khazars en personne, dont la présence sur le front pour la première fois témoigne de l'intensification du conflit. Bénéficiant apparemment de renforts venus de Syrie et de la Jazira, Maslama passe à l'attaque. Il reprend le contrôle de la passe de Darial, dont les musulmans avaient apparemment perdu le contrôle depuis 724, et s'enfonce en territoire khazar où il guerroie jusqu'à ce que l'arrivée de l'hiver le contraigne à revenir en Azerbaïdjan[91],[40]. Il repart à l'offensive l'année suivante et les historiens arabes rapportent que ses troupes luttent pendant trente ou quarante jours sous la pluie et dans la boue avant de remporter une victoire sur le khagan le . Alors qu'ils repartent vers le sud, les Arabes tombent dans une embuscade tendue par les Khazars. Au lieu de se battre, ils abandonnent leur train et s'enfuient par la passe de Darial[92],[93]. À la suite de cet échec, le calife redonne la direction des opérations à al-Jarrah al-Hakami. En dépit des efforts qu'il a déployés, Maslama n'est pas parvenu à sécuriser la frontière caucasienne, au contraire : en 729, les Arabes ont perdu le contrôle du nord-est de la Transcaucasie et al-Jarrah doit défendre l'Azerbaïdjan contre une nouvelle offensive khazare[92],[94].
La bataille d'Ardabil et la réaction arabe
[modifier | modifier le code]En 729/730, al-Jarrah mène une nouvelle offensive en passant par Tiflis et par la passe de Darial. Les sources arabes affirment qu'il s'enfonce jusqu'à al-Bayda, la capitale khazare sur la Volga, mais les historiens modernes jugent que ce n'est guère probable. Une contre-attaque khazare dirigée par un certain Tharmach contraint al-Jarrah à retourner de l'autre côté du Caucase pour défendre l'Albanie. Les Khazars parviennent à contourner ses troupes à Barda, sans que l'on sache exactement s'ils empruntent la passe de Darial ou les portes Caspiennes, pour aller assiéger Ardabil, capitale de l'Azerbaïdjan qui abrite la majeure partie des colons musulmans dans la région, environ 30 000 hommes, femmes et enfants. En l'apprenant, al-Jarrah se précipite vers le sud et son armée rencontre celle des Khazars sous les murs d'Ardabil. Au terme de trois jours d'affrontements (7-), la bataille de Marj Ardabil se solde par une défaite écrasante pour les Arabes, dont les 25 000 hommes sont presque totalement annihilés[95],[96],[97]. Al-Jarrah ayant trouvé la mort, c'est son frère al-Hajjaj qui prend le commandement, mais il ne peut empêcher la mise à sac d'Ardabil. D'après l'historien Agapios de Manbij, les Khazars auraient fait plus de 40 000 prisonniers. Ils se livrent au pillage dans toute la région sans rencontrer de résistance et certains de leurs détachements s'enfoncent jusqu'à Mossoul, dans le nord de la Jazira, dangereusement près de la Syrie, cœur de la puissance omeyyade[98],[99],[100].
La défaite d'Ardabil est un choc brutal pour les musulmans : c'est la première fois qu'un ennemi pénètre aussi loin à l'intérieur des frontières du califat. Hicham nomme dans un premier temps un général vétéran, Saïd ibn Amr al-Harashi, à la tête des troupes qui doivent affronter les Khazars, tandis que Maslama se prépare à aller les affronter. Malgré le nombre limité d'hommes à sa disposition (il doit verser dix dinars d'or à des réfugiés d'Ardabil pour les convaincre de se battre), Saïd parvient à reprendre le contrôle d'Akhlat, au bord du lac de Van. De là, il prend la direction du nord-est, vers Barda, puis du sud, pour briser le siège de Warthan. Près de Bajarwan, il tombe sur une armée de 10 000 Khazars qu'il élimine presque entièrement, sauvant ainsi leurs 5 000 prisonniers musulmans. Les survivants s'enfuient au nord, pourchassés par Saïd[101],[102]. Malgré ces succès, Saïd est relevé de ses fonctions au début de l'année 731 et même emprisonné pour un temps à Qabala et à Barda en raison de la jalousie de Maslama, que le calife a nommé de nouveau gouverneur d'Arménie et d'Azerbaïdjan[103],[104].
En arrivant dans le Caucase, Maslama passe immédiatement à l'offensive à la tête de soldats de la Jazira. Il restaure l'autorité du califat en Albanie et inflige une punition exemplaire aux habitants de Khaydhan, qui résistent à son arrivée. Il progresse ainsi jusqu'à Derbent, défendue par un millier de soldats khazars avec leurs familles. Il contourne la forteresse et poursuit sa route vers le nord. Le récit de cette campagne dans les chroniques arabes trahit peut-être des confusions avec celle de 728, mais il semble que Maslama se soit emparé de Khamzin, Balanjar et Samandar avant de devoir battre en retraite à la suite d'un affrontement avec le gros de l'armée khazare sous la conduite du khagan en personne. Les Arabes se retirent en pleine nuit, laissant leurs feux de camp allumés pour donner le change, et parviennent à rejoindre Derbent à marche forcée, couvrant la même distance en moitié moins de temps qu'à l'aller. Ils sont talonnés par les Khazars, qui passent à l'attaque près de Derbent. Assistés de conscrits de la région, les Arabes résistent à cet assaut jusqu'à ce qu'un détachement d'élite se fraie un chemin jusqu'à la tente du khagan, qu'ils parviennent à blesser. Encouragés par ce succès, les Arabes prennent l'ascendant et remportent la victoire. C'est probablement durant cette bataille, ou du moins pendant cette campagne, que le prince Barjik aurait trouvé la mort[105],[106].
Dans la foulée de sa victoire, Maslama empoisonne les points d'eau des Khazars de Derbent et reprend le contrôle de la ville, qu'il refonde sous la forme d'une colonie militaire peuplée par 24 000 soldats, en majeure partie des Syriens. Il repasse ensuite au sud du Caucase pour hiverner avec le reste de ses troupes, c'est-à-dire les contingents issus de la Jazira et du Qinnasrin (en). Pendant ce temps, les Khazars réoccupent leurs villes abandonnées. La reprise de Derbent ne semble pas avoir suffi à satisfaire le calife Hichamn, qui remplace son frère Maslama en par un autre membre de la dynastie omeyyade, Marwan ibn Muhammad[107],[108].
Marwan mène une nouvelle expédition en pays khazar durant l'été de 732, à la tête de 40 000 hommes. Cette campagne est l'objet de récits contradictoires. D'après Ibn A'tham al-Kufi (en), Marwan s'enfonce jusqu'à Balanjar et ramène de nombreuses têtes de bétail à Derbent, mais sa description rappelle fortement les expéditions menées par Maslama en 728 et 731, ce qui la rend sujette à caution. Un autre historien, Ibn Khayyat (en), affirme de son côté que les opérations effectuées par Marwan sont d'ampleur beaucoup plus limitée, ne dépassant pas le voisinage immédiat de Derbent où il rentre passer l'hiver[109],[110]. Marwan est plus actif au sud du Caucase où il accorde le titre de prince d'Arménie à Achot III Bagratouni, accordant ce faisant une large autonomie à cette région en échange d'un apport de troupes aux armées du califat. Cette concession exceptionnelle reflète selon Blankinship la situation désespérée dans laquelle se trouvent alors les Omeyyades en termes de recrutement militaire[111],[112]. C'est vers cette date que les Byzantins et les Khazars renforcent leurs liens à travers le mariage du futur empereur Constantin V avec la princesse khazare Tzitzak[113],[114].
La fin de la guerre et l'invasion de la Khazarie par Marwan
[modifier | modifier le code]L'expédition de 732 est suivie d'une période de calme. Au printemps de 733, Marwan est remplacé comme gouverneur d'Arménie et d'Azerbaïdjan par Saïd al-Harachi, mais ce dernier ne conduit aucune campagne pendant les deux années où il occupe ce poste[110],[115]. Pour Blankinship, son inaction est la conséquence de l'épuisement des armées arabes ; il note que la conquête musulmane de la Transoxiane connaît une pause au même moment après une série de défaites coûteuses[116]. Pendant ce temps, Marwan se serait présenté devant le calife Hicham pour se plaindre de la politique suivie dans le Caucase. Il aurait demandé à être renvoyé dans la région avec les pleins pouvoirs et 120 000 hommes pour s'occuper des Khazars. Le gouverneur Saïd, qui souffre de problèmes de vue, demande à être relevé de ses fonctions en 735 et Marwan le remplace[110].
De retour dans le Caucase, Marwan est décidé à porter un coup décisif aux Khazars, mais il semble avoir été contraint de s'en tenir à des opérations d'ampleur limitée dans un premier temps. Il fonde une nouvelle base d'opérations à Kasak, à une vingtaine de parasanges de Tiflis et une quarantaine de Barda, mais ses premiers adversaires sont de simples chefs locaux[117],[118]. En 735, Marwan s'empare de trois forteresses en Alanie près de la passe de Darial et il rétablit un souverain local, Tuman Chah, comme client du califat. En 736, il affronte un autre prince de la région, Wartanis. Il est tué en voulant fuir la prise de sa forteresse, dont les défenseurs tués malgré leur reddition[118]. Agapios affirme que les Arabes et les Khazars ont conclu une trêve durant cette période, mais les historiens arabes minimisent cette information ou prétendent qu'il s'agit d'une ruse de Marwan pour gagner du temps et dissimuler ses véritables intentions[119],[116].
Marwan prépare une opération de grande ampleur en 737 afin de mettre un terme définitif au conflit. Il se serait rendu en personne à Damas pour plaider sa cause auprès du calife, avec succès. Bal'ami affirme qu'il reçoit 150 000 soldats en comptant l'armée régulière de Syrie et de la Jazira, des volontaires du djihad, les Arméniens d'Achot Bagratouni ; même les auxiliaires et les serviteurs sont armés. Même si ce chiffre est inexact, l'armée de Marwan est d'une taille considérable et sans doute la plus vaste jamais envoyée par le califat contre les Khazars[120],[119]. Marwan commence par assurer ses arrières en s'occupant des factions arméniennes hostiles à Achot et aux Arabes. Il envahit ensuite l'Ibérie et contraint le souverain de cette principauté géorgienne à s'enfuir en Abkhazie, royaume client de l'empire byzantin, où il trouve refuge dans la forteresse d'Anakopia. Marwan assiège Anakopia, mais une épidémie de dysenterie le contraint à battre en retraite[120].
Marwan lance ensuite une double offensive contre les Khazars. 30 000 hommes, parmi lesquels la plupart de ceux originaires des principautés caucasiennes, avancent le long de la mer Caspienne sous la direction du gouverneur de Derbent, Asid ibn Zafir al-Sulami, tandis que Marwan franchit la passe de Darial à la tête du corps principal de l'armée. Cette invasion ne rencontre qu'une opposition limitée. D'après les chroniqueurs arabes, Marwan aurait retenu prisonnier l'émissaire des Khazars et ne l'aurait laissé repartir, muni d'une déclaration de guerre en bonne et due forme, qu'une fois ses troupes bien avancées en territoire khazar. Les deux armées arabes convergent sur Samandar où prend place une grande revue des troupes. Ibn Atham rapporte que chaque soldat reçoit une nouvelle lance et une livrée neuve blanche, couleur dynastique des Omeyyades[120],[121]. Marwan poursuit ensuite vers le nord et certains chroniqueurs arabes affirment qu'il atteint al-Bayda, la capitale khazare sur la Volga. Le khagan bat en retraite vers l'Oural, mais il laisse des forces considérables pour défendre la capitale[122]. Blankinship note le caractère remarquable de la progression de Marwan, mais son intérêt stratégique est limité, car la capitale khazare n'est guère plus qu'un grand camp de tentes, à en juger par les descriptions laissées au siècle suivant par Ibn Fadlan et Istakhri[123].
Le déroulement ultérieur de la campagne n'est connu que par le récit d'Ibn Atham et des textes ultérieurs qui l'utilisent comme source. D'après lui, Marwan continue à avancer vers le nord et attaque les Burtas, un peuple slave vassal des Khazars dont le territoire s'étend jusqu'à celui des Bulgares de la Volga. Il s'empare de 20 000 familles, ou 40 000 individus selon d'autres sources. L'armée khazare, commandée par le tarkhan, suit la progression des Arabes sur l'autre rive de la Volga, mais refuse tout engagement militaire. Marwan fait traverser le fleuve à un détachement de 40 000 hommes sous la direction d'al-Kawthar ibn al-Aswad al-Anbari. Ce détachement prend les Khazars par surprise au beau milieu d'un marécage. Au cours de la bataille, les Arabes tuent 10 000 adversaires, dont le tarkhan, et font 7 000 prisonniers[124],[125]. Le khagan aurait alors demandé la paix, sur quoi Marwan lui aurait laissé le choix entre « l'islam ou l'épée ». Ayant accepté de se convertir, le khaghan accueille deux fuqaha qui lui enseignent les préceptes de la foi musulmane, en particulier les interdits alimentaires[126],[127]. Marwan obtient également un grand nombre de prisonniers slaves et khazars qu'il déporte dans l'est du Caucase. D'après Al-Baladhuri, 20 000 Slaves sont installés en Kakhétie et les Khazars sont envoyés dans le Lezghistan. Peu après leur arrivée, les Slaves tuent leur gouverneur et s'enfuient vers le nord, mais Marwan les rattrape et les extermine[128],[129].
La campagne de 737 constitue le point culminant des guerres arabo-khazares, mais ses résultats sont limités. Il est possible que les opérations arabes après la prise d'Ardabil aient dissuadé les Khazars d'effectuer des raids d'une aussi grande ampleur[128], mais de toute évidence, la reconnaissance de la suzeraineté omeyyade ou la conversion à l'islam du khagan ne sont rendues possibles que par une présence militaire arabe massive que le califat ne peut assurer de manière durable[127]. En outre, la conversion du khagan n'est pas un fait indiscutable, car le récit d'al-Baladhuri, qui semble le plus proche des sources originales, suggère que c'est en réalité un seigneur moindre qui s'est converti et que les Arabes ont installé comme vassal dans le Lezghistan, autrement dit dans une région déjà soumise aux Omeyyades. Blankinship y voit la preuve du caractère implausible de la conversion du khagan[125]. Par ailleurs, la cour khazare se convertit au judaïsme vers 740. Même si cette date traditionnelle est remise en cause par certaines études récentes, qui placent la conversion des Khazars au judaïsme au IXe siècle[130], cette décision reflète la volonté khazare d'affirmer leur indépendance vis-à-vis des Byzantins chrétiens comme des Arabes musulmans[131].
Suites et conséquences de la deuxième guerre arabo-khazare
[modifier | modifier le code]Quel que soit le déroulement réel des campagnes de Marwan, les affrontements entre Arabes et Khazars prennent fin après 737 pendant plus de vingt ans[112]. Les premiers restent actifs dans le Caucase jusqu'en 741 avec une série d'expéditions contre une série de principautés du nord de la région : Sarir, Ghumik, Khiraj ou Khizaj, Tuman, Sirikaran, Khamzin, Sindan (aussi appelée Sughdan ou Masdar), Layzan ou al-Lakz, Tabarsaran, Sharwan et Filan. Ces expéditions ont pour objectif de contraindre leurs princes à verser un tribut (sous forme d'esclaves et de blé) ou à apporter leur assistance militaire aux armées du califat[132],[133]. Pour Blankinship, elles relèvent davantage du raid de ravitaillement que d'un effort de conquête systématique[134]. Douglas M. Dunlop estime au contraire que Marwan n'est pas passé loin de conquérir la Khazarie, mais qu'il n'a pas eu l'opportunité d'entreprendre de nouvelles campagnes contre le khagan[135].
Si les Omeyyades parviennent à établir une frontière plus ou moins stable au niveau de la forteresse de Derbent, ils sont incapables d'étendre leur domination plus au nord à cause de la résistance khazare[75],[134]. Dunlop dresse un parallèle entre la situation dans le Caucase et les événements prenant place au même moment du côté des Pyrénées où, comme les Khazars, les Francs parviennent à la bataille de Poitiers à donner un coup d'arrêt aux conquêtes musulmanes[136]. Peter B. Golden note que l'emprise arabe sur la Transcaucasie se maintient durant toute la période du conflit arabo-khazar, mais que celle-ci n'a jamais été vraiment menacée malgré les quelques raids khazars au sud du Caucase. Il souligne que les tentatives d'étendre le califat au nord de Derbent montrent les limites de la poussée impériale arabe[137].
Blankinship souligne la disproportion entre les gains minimes du califat pendant la seconde guerre arabo-khazare et l'importance des ressources engagées. Le contrôle arabe est limité aux basses terres et au littoral de la Caspienne, le reste de la région étant trop pauvre pour renflouer le trésor omeyyade. La nécessité de maintenir une garnison importante à Derbent affaiblit l'armée de Syrie et de la Jazira qui est le principal soutien du régime[134]. Son implication aux frontières du califat contribue à l'effondrement de la dynastie omeyyade durant les guerres civiles de la fin des années 740 (en) qui aboutissent à la création du califat abbasside[138].
Affrontements ultérieurs
[modifier | modifier le code]Les Khazars reprennent leurs raids en terre musulmane après l'avènement des Abbassides et s'enfoncent loin en Transcaucasie. Ils reprennent le contrôle du Daghestan jusqu'aux alentours de Derbent au cours du IXe siècle, mais ne tentent jamais vraiment de contester la domination musulmane sur le sud du Caucase[127]. Selon l'expression de Thomas S. Noonan, les guerres arabo-khazares s'achèvent sur un match nul[139].
Le premier conflit entre Khazars et Abbassides est le fruit d'une manœuvre diplomatique du calife al-Mansour (754-775). Afin de se rapprocher des Khazars, il ordonne vers 760 au gouverneur d'Arménie Yazid al-Sulami d'épouser une fille du khagan. Les noces ont lieu, mais la mariée meurt deux ans plus tard en couches avec son enfant. Persuadé qu'elle a été empoisonnée, le khagan mène une série de raids dévastateurs sur le sud du Caucase entre 762 et 764. Ses troupes, menées par un général du Khwarezm nommé Ras Tarkhan, ravagent l'Albanie, l'Arménie et l'Ibérie, et elles s'emparent également de la ville de Tiflis. Yazid parvient à leur échapper, mais les Khazars rentrent au pays avec un butin important et des milliers de prisonniers[127],[140]. Néanmoins, lorsque le prince géorgien déposé Nersé tente de convaincre les Khazars de l'aider à reconquérir son trône d'Ibérie en 780, le khagan refuse, probablement en raison de la dispute qui l'oppose aux Byzantins au sujet de la Crimée[127],[141].
Les relations arabo-khazares dans le Caucase restent paisibles jusqu'en 799, date du dernier grand raid khazar en Transcaucasie. D'après les sources géorgiennes, le khagan aurait ordonné à son général Buljan d'envahir l'Ibérie afin de lui ramener la princesse Chouchan, qu'il souhaite épouser. Ses troupes occupent la majeure partie du Karthli et s'emparent du prince Djouanscher Ier (786-807), le frère de Chouchan, mais cette dernière préfère se suicider qu'épouser le khagan. Furieux, ce dernier fait exécuter Buljan[142]. Les chroniqueurs arabes font un récit différent de cette campagne. Le gouverneur d'Arménie Al-Fadl ibn Yahya (en), de la dynastie barmécide, aurait voulu épouser une fille du khagan qui serait morte en venant le rejoindre, à moins que (selon Tabari) les Khazars n'aient été invités par le fils du gouverneur de Derbent dont le père aurait été exécuté sur ordre du général Saïd ibn Salm (en). Les sources arabes s'accordent à affirmer que les Khazars s'enfoncent jusqu'à l'Araxe, réclamant l'intervention du gouverneur Yazid ibn Mazyad al-Shaybani (en) pour les repousser avec le soutien de Khuzayma ibn Khazim (en)[127],[141],[143].
Arabes et Khazars continuent à s'affronter de manière sporadique dans le Caucase du Nord aux IXe et Xe siècles, mais ce sont des conflits d'ampleur réduites qui n'ont rien de comparable aux grandes campagnes du VIIIe siècle. L'historien ottoman Munejjim-bashi Ahmed Dede (en) signale une période de guerre entre 901 environ et 912 qui pourrait être liée aux expéditions des Rus' en mer Caspienne, les Khazars autorisant le libre passage des Rus' sur leur territoire[144]. De fait, l'émergence de nouvelles menaces du côté des steppes rend la paix sur le Caucase d'autant plus précieuse pour les Khazars[145]. La menace qu'ils constituent pour le califat diminue avec l'effondrement de leur puissance au Xe siècle face aux Rus' et autres nomades turcs tels que les Oghouzes. Le royaume khazar est alors réduit à la région de la basse-Volga, loin des principautés musulmanes du Caucase. Ainsi, quand Ibn al-Athîr évoque une guerre entre les Cheddadides de Gandja et les « Khazars » en 1030, il faut sans doute comprendre qu'il parle des Géorgiens. En fin de compte, les derniers Khazars trouvent refuge chez leurs anciens ennemis : Munejjim-bashi rapporte qu'en 1064, trois mille foyers khazars, qui constituent les derniers représentants de ce peuple, quittent leurs terres pour s'établir à Qahtan, dans le Daghestan[146].
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ Pour plus de détails, voir Albrecht 2016 et la bibliographie citée.
- ↑ À titre de comparaison, cent dirhams constituent le salaire mensuel standard des soldats syriens d’élite à l’époque omeyyade[32]
- ↑ On ne sait rien d’autre de Suraqa ibn Amr, si ce n’est qu’il commande l’ensemble de la campagne de Derbent en 642 et qu’il partage le surnom de « Dhu al-Nur » (en référence à soXe siècle, rapporte que Shahrbaraz, gouverneur perse de Derbent[pas clair]
Références
[modifier | modifier le code]- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Arab–Khazar wars » (voir la liste des auteurs).
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